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L’arabe israélien qui va libérer le monde de la dépendance au pétrole arabe

Le Dr Sobhi Basheer travaille dans d’élégants locaux nichés dans les collines de Shefa’arm, un village arabe au sud de Haïfa. C’est à cet endroit que se trouve le centre de recherche de la Gallilee Society et les laboratoires de la start-up israélienne TransBioDiesel. Cette dernière a vendu cette année pour 1,5 millions de dollars d’enzymes (molécules biologiques) dont elle est l’unique producteur au monde. Pourquoi ? Car cette enzyme est révolutionnaire : elle transforme toutes les huiles végétales, même usées, en biodiesel.

Comment cet arabe israélien a-t-il réussi à créer l’une des start-ups qui pourrait bien changer le monde ? Sobhi Basheer est la preuve vivante qu’en Israël, le succès est à porté de main des talentueux et des persévérants, quelles que soient leurs origines. Retour sur le parcours singulier du Dr Basheer.

Un diplôme, et rien de plus

Le Dr Basheer est né à Sakhnin, un village arabe israélien de Galilée, situé entre Tibériade et Akko (Saint-Jean-d’Acre). Il sort major de sa promo en chimie à l’Université Hébraïque de Jérusalem et diplôme en poche, dépose plus de 100 candidatures pour travailler dans l’industrie chimique en Israël, mais sans succès : “Pour la plupart des postes, on vous dit que vous n’êtes pas assez qualifié” témoigne-t-il. Puis il explique sans aucunes rancune que “chez les juifs, comme chez les arabes, existent les mêmes mécanismes communautaires alimentés par les problèmes politiques actuels”.

Sur les traces d’Albert Einstein

Puisqu’il est sous qualifié, le Dr Basheer décide de poursuivre ses études. Il part effectuer un doctorat à l’ETH de Zurich, où a également étudié un certain Albert Einstein. En 1992, il reçoit la récompense du meilleur doctorant Européen, pour ses 4 années de recherche sur la dégradation du cyanure par les enzymes. Le fruit de son travail est aujourd’hui utilisé par Novozyme, le plus grand fabriquant d’enzymes au monde. Il décide ensuite de partir encore plus loin, à Tsukuba, que l’on surnomme « Ville de la Science du Japon ». Financé par l’Institut National de l’Alimentation du gouvernement Japonais, il étudiera un sujet étrange pour l’époque : les enzymes utilisées dans les huiles. Le Dr Basheer se rappelle qu’à l’époque “personne n’y croyait car dans la nature les enzymes ne fonctionnent qu’en présence d’eau, or il n’y a pas d’eau dans l’huile !”.

De la caravane à la start-up

Souhaitant retourner vivre sur sa terre natale, le Dr Basheer rentre en Israël où il postule de nouveau, pour des postes qui l’intéressent mais “maintenant, il est trop qualifié”. Il obtient finalement un poste de recherche non rémunéré au Technion de Haifa, où il passera 4 années à étudier ses précieuses enzymes, vivant sur ses propres économies. “Si personne ne peut m’engager, je vais créer ma propre boite” déclare-t-il. Profitant d’aides financières du gouvernement Israélien et de l’Union Européenne, il fonde son propre centre de recherche, la Gallilee Society, dans une caravane près de Tibériade. En 2001, avec 4 chercheurs Arabes Israéliens, il s’installe dans la zone de Shefar’arm ou il fonde Zeituna, une start-up qui produit de la margarine à partir d’huile d’olive, abondante dans la région. Avec l’argent issu de la vente de Zeituna, il construit un deuxième étage pour ses bureaux et son laboratoire, puis il crée Enzymotec, une start-up spécialisée dans les enzymes dédiées aux industries pharmaceutiques, alimentaires et cosmétiques. Trois ans plus tard, en 2006, plus de 180 personnes travaillent pour Enzymotec, et la start-up concurrence le géant mondial Unilever. Mais “maintenant qu’ils ont la technologie et le marché associé, ils n’ont donc plus besoin de moi” explique le Dr Basheer, il vend alors toutes ses parts pour financer un nouveau projet: TranBioDiesel.

Dr Sobhi Basheer avec Peres

Le Dr Sobhi Basheer avec le Président d’Israël Shimon Peres

Le défi est de taille

Avec 2 ingénieurs Arabes Israéliens du Technion, recrutés grâce à l’incubateur de Haïfa, et une enveloppe de 1 million de dollars, le Dr Basheer se lance à l’assaut d’un des plus grand défis du 21eme siècle : la demande énergétique mondiale et l’épuisement des ressources naturelles en pétrole.

Afin de d’économiser les ressources naturelles, il faut diversifier les sources d’énergies. Le biodiesel (diesel “vert”), produit à partir d’huiles végétales, représente une piste sérieuse. Les politiques mondiales forcent les compagnies pétrolières à produire plus de biodiesel et moins de diesel issu des ressources fossiles (pétrole brut).

Pour produire ce fameux biodiesel, la technologie actuelle utilise des composés dangereux pour la santé et ne peut transformer que des huiles de hautes qualités, comme l’huile de soja ou de tournesol, qui sont prisées également de l’industrie alimentaire. Avec les technologies classiques, produire du biodiesel à partir d’huiles végétales n’est plus rentable car les prix des huiles végétales ont flambé, du fait des demandes alimentaires et énergétiques. En Europe, par exemple, les grands producteurs de diesel (Total, BP,…) seront obligés de trouver des moyens rentables pour produire les fameux « 20% de biocombustibles avant 2020 » imposés par les directives européennes.

Les géants pétroliers de ce monde ont dépensé des millions pour produire du biodiesel à bas coût, mais seul le Dr Basheer avec la technologie TransBioDiesel, a su résoudre ce casse-tête. Aujourd’hui, “la technologie est prête et elle n’attend plus qu’une seule chose : que les grosses compagnies s’en rendent compte !”. En effet les enzymes du Dr Basheer sont déjà utilisées à des échelles commerciales dans de nombreux pays industrialisés à travers le monde.

 

La révolution des enzymes

En utilisant uniquement des enzymes (non toxiques pour l’homme), il est possible de produire du biodiesel à partir d’huiles végétales, mais également à partir d’huiles de très mauvaises qualités et non comestibles, comme les huiles usées de cuisine par exemple.

La technologie enzymatique existe depuis longtemps mais les enzymes non-modifiées ne résistent pas longtemps aux réactions chimiques en jeu et il faut les remplacer très souvent, même trop souvent, à tel point que « produire 1 litre de biodiesel coûtait 100$ en enzymes » selon le Dr Basheer.

Les enzymes du Dr Basheer sont « révolutionnaires » car elles sont modifiées et peuvent produire du biodiesel pendant 1 an sans être remplacées, tout en transformant des huiles de mauvaises qualités, ce qui rend évidemment le procédé industriel beaucoup plus rentable. « Après 6 années de recherche, nous avons breveté nos enzymes modifiées, et beaucoup d’entreprises venant du monde entier ont défilé au labo. Ils n’en revenaient pas » se souvient le Dr Basheer.

Du labo à l’industrie

Récemment, 7 unités pilotes utilisant ces enzymes ont été mises en place aux Etats-Unis, en Corée, en Italie, en Thaïlande, en Grèce, aux Pays-Bas et bien évidemment en Israël. Les industriels qui ont osé tester le système sont tous satisfaits et quelques-uns viennent de signer de gros contrats avec TransBioDiesel pour démarrer des unités de plus grosses capacités. La startup projette de vendre pour 2 millions de dollars d’enzymes en 2013. En ce moment, TransBioDiesel est en contact avec des investisseurs pour agrandir les capacités locales de production d’enzymes et embaucher des représentants commerciaux basés en Europe et en Asie.

Lorsqu’il revient sur ce succès naissant en Israël, le Dr Basheer affirme qu’il lui aura fallu «  une excellente maîtrise scientifique de son sujet, une bonne dose de pugnacité et une foi inconditionnelle en son projet ».

http://siliconwadi.fr/10938/larabe-israelien-qui-va-liberer-le-monde-de-la-dependance-au-petrole-arabe