8200

« Contrôleur en chef de la loi pour la préservation de la folie », c’est le nom d’un nouveau poste créé dans l’unité 8200 des renseignements militaires israéliens, qui a décidé d’encourager l’innovation et l’entreprenariat, en s’inspirant du modèle de Microsoft.

 

Trente jeunes répartis en huit équipes sont assis et écrivent des programmes informatiques avec frénésie. Certains se sont rencontrés ici pour la première fois. Ensemble, ils sont en train de concevoir des projets innovants qui se révèleront pour certains révolutionnaires, et pour d’autres, sans intérêt majeur. Ce jeudi, au terme d’une semaine bien chargée, ils auront réussi à créer un produit, en général un programme informatique, prêt à être présenté et vendu à des clients potentiels.

 

Non, il ne s’agit pas d’un marathon de développeurs informatiques, un hackaton comme on dit dans le jargon professionnel, et la scène n’a lieu ni dans un incubateur de start-up, ni chez Microsoft, ni chez Google. Malgré une ambiance tout ce qu’il y a de plus civile et entrepreneuriale, cette semaine de l’innovation s’est déroulée dans une base militaire secrète de l’unité 8200 des renseignements israéliens.

 

Cette unité d’élite est bien connue pour mettre les technologies de pointe au profit de la collecte de renseignements. Depuis de nombreuses années, elle sert d’incubateur de talents pour les plus grandes sociétés informatiques israéliennes. Nombre d’entre elles ont été fondées par des informaticiens ayant acquis leur savoir-faire et leurs compétences au cours de leur service dans l’unité 8200.

 

Pourtant, il y a cinq ans, les commandants de l’unité commencèrent à comprendre qu’une bureaucratie excessive rendait l’innovation difficile et ils décidèrent de faire changer les choses.

 

Les promoteurs de ce changement sont deux commandants dont les noms ne peuvent être dévoilés, mais dont les titres révèlent clairement une volonté affirmée de créer quelque chose de nouveau et de prendre ses distances avec la tradition militaire. Le lieutenant-colonel K. est « Directeur de la technologie » de 8200, intitulé de poste courant dans les entreprises de haute technologie, tandis que T., ancien de l’unité et aujourd’hui employé civil de l’armée, porte le titre pour le moins exigeant de « Contrôleur en chef de la loi pour la préservation de la folie ». Il est responsable au quotidien de l’innovation stratégique dans l’unité.

 

La nécessité de créer un département spécifique dédié à l’innovation semblait le seul moyen qu’avait l’unité pour rester à la pointe de la technologie. Selon K., « l’innovation est une stratégie indispensable au sein de l’unité 8200 pour deux raisons: l’environnement dynamique et complexe du Moyen-Orient et l’évolution rapide des technologies ».

 

Cinq jours pour sortir des sentiers battus

 

Pour trouver les moyens d’encourager l’innovation, l’unité 8200 a commencé à chercher l’inspiration du côté des grandes entreprises. Le système qui a finalement été mis en place est le SOOB, acronyme de SIGNIT Out of the Box. Pour ceux qui ne seraient pas familiers de la terminologie des services de renseignement, SIGNIT désigne le renseignement d’origine électromagnétique, c’est-à-dire la collecte d’informations par interception de signaux de communication. Le nom du projet vient de la semaine Out of the Box (« hors des sentiers battus ») de Microsoft au cours de laquelle les ingénieurs de l’entreprise se regroupent en équipes dans le but de développer des idées créatives, sans contrainte de productivité.

 

La semaine a une structure uniforme : le jour 1, le concept est formulé, les jours 2 et 3, un prototype du produit est bâti, le jour 4 est consacré à préparer une présentation du produit et le jour 5, le produit développé est présenté aux partenaires, investisseurs, cadres de l’entreprise et toutes autres personnes susceptibles de s’intéresser au produit et d’aider à sa commercialisation. Cette initiative s’est déjà exportée hors des murs de Microsoft, par exemple lors d’une semaine de l’innovation à laquelle ont participé des développeurs de plusieurs grands centres de développement internationaux basés en Israël.

 

Dans l’unité 8200, la structure de la semaine a conservé son format original. A la fin de celle-ci, les projets les plus réussis sont présentés à de hauts responsables des services de renseignements ainsi qu’à des capitaines de l’industrie des technologies de pointe. Ces trois dernières années, dix semaines de ce type ont été organisées avec à chaque édition, une trentaine de participants. 80 idées ont ainsi vu le jour. Cet événement a lieu deux ou trois fois par an et à chaque fois, 8 idées sont proposées. Parmi toutes ces idées, une dizaine ont été sélectionnées et parmi elles, cinq ont réellement eu un impact significatif au sein de l’unité. Ces chiffres illustrent bien le long processus de sélection qui permet d’arriver en fin de compte aux bonnes idées.

 

L’une des idées intéressantes développées par les soldats de l’unité illustre la manière dont Facebook et les réseaux sociaux influencent le travail des services de renseignements. « En fin de compte, le service des renseignements est un organisme qui gère des contenus. Ces dernières années, on a été témoin dans les médias sociaux d’une véritable révolution de la manière dont les informations sont produites et diffusées dans le monde. Le monde des renseignements a bien compris que Facebook était une source de renseignements, cependant, jusqu’à aujourd’hui, personne n’avait regardé Facebook et les blogs en se disant : tiens, on pourrait diffuser notre information de cette manière car cela présente des avantages. Ainsi, nous avons créé une plateforme de réseau social pour les renseignements militaires, avec une interface riche en fonctionnalités qui rappelle beaucoup celle de Facebook. Ce n’est pas que nous soyons de grands admirateurs de Facebook, mais ainsi, les jeunes de 18 ans qui arrivent chez nous savent intuitivement comment s’en servir », explique T.

 

Dans le réseau social utilisé par les services de renseignements, le mode de diffusion des informations est différent de celui de Facebook : les informations publiées sont accessibles à toutes les personnes susceptibles d’être concernées et celles-ci peuvent créer un forum de discussion autour d’une dépêche ou d’un texte. Comme c’est le cas dans tous les réseaux sociaux, les informations sont archivées et consultables à tout moment. Ce système facilite donc le partage des informations et permet à des entités qui en principe ne travaillent pas ensemble de se consulter et de bénéficier des conclusions communes.

 

Pourtant, à l’unité 8200 comme ailleurs, on sait bien qu’il y a un fossé entre la théorie et la pratique. Affirmer son désir d’innovation est une chose, le mettre en pratique en est une autre. «Tout l’intérêt, c’est qu’au cours de cette semaine, les gens sont prêts à prendre des risques, au pire, ils perdront une semaine de leur temps, ce n’est pas comme si on lançait un grand projet qui mobilisait des ressources importantes. Cette semaine permet ainsi aux participants de jouer avec des idées qui présentent des risques importants, pour finalement se retrouver avec une idée ou deux qui présentent un niveau de risque suffisamment bas. »

http://www.themarker.com/technation/1.2126413